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Lysistrata

Publié par François Peneaud, le 11 avril 2009.

Après avoir fait subir les derniers outrages au polar, Ralf König s’attaque avec cet album à la comédie grecque. Lysistrata (idem, 1987) est une pièce du dramaturge Aristophane, donnée pour la première fois au début du Vème siècle avant notre ère à Athènes. Elle raconte de façon satirique la révolte des femmes grecques menées par l’athénienne Lysistrata (dont le nom signifie “Celle qui disperse les armées”), contre les habitudes guerrières de leurs hommes. Celles-ci décident de se refuser à leurs maris tant qu’une paix entre Athènes et Sparte n’aura pas été conclue. S’ensuivent des confrontations entre les sexes, où sont échangées de multiples insultes, et où les mâles contrariés se retrouvent avec une gaule d’enfer, simulée dans la pièce par des phallus de bois. Les illustrations d’Aubrey Beardsley sur ce texte sont restées célèbres, les Athéniens et les Spartiates arborant des sexes bandés à faire pâlir de jalousie Tom Of Finland. On peut noter qu’Aristophane s’amuse même à faire dire à ses personnages “Et si l’on ne conclut la paix, il nous faudra absolument tomber sur Clisthène”, le Clisthène en question étant un homosexuel notoire auquel Aristophane fait référence dans plusieurs de ses pièces. Et Ralf König semble avoir rebondi sur cette déclaration ironique.

 Sa version reprend les éléments de base  de la pièce, en y ajoutant une mise en abyme, l’album racontant la vision de la pièce par un couple de spectateurs hétéros, l’homme de plus en plus choqué par ce qu’il voit, la femme y prenant finalement goût. Mais s’y ajoute un ingrédient qui va tout changer : la présence de personnages homos, dans un schéma totalement anachronique. En effet, le lecteur découvre une armée athénienne où les homosexuels ne sont pas admis, une ville où existe des bars homos… König utilise d’ailleurs nombre d’éléments modernes comme des micros ou des téléphones, annonçant de façon fortuite les choix narratifs et historiques d’un Derek Jarman sur son adaptation filmique de l’Edward II de Marlowe, réalisée quelques années après la parution allemande de Lysistrata et elle aussi reprise d’un classique sous une forme très contemporaine. Mais revenons à nos homos : dans un mouvement bien rôdé chez König, ceux-ci sont à la fois très caricaturaux et finalement assez subversifs. Le plan de leur meneur, Hepatitos (oui, il fallait oser), est assez simple : les femmes ont eu une bonne idée, mais les hommes résistent. Proposons donc aux vaillants guerriers de se soulager entre eux… pour commencer. Les soldats renâclent, mais leur général, homo dans le placard que fait chanter Hepatitos, leur ordonne de s’exécuter. Les relations entre Athènes et Sparte (car un homo spartiate est aussi dans le coup) vont être radicalement transformées !
König penserait-il que tout le monde est bi ? On ne le saura pas, car là aussi comme à son habitude, ce diable d’homme réussit à mener le lecteur en bateau jusqu’au bout, passant de la satire sociale à la réalisation de fantasmes d’une case à l’autre, du réalisme au romantisme, de la réflexion sur les rapports entre les sexes à la grosse farce. Il force le trait pour mieux faire surgir quelques vérités bien senties, se moquant de tout et tous, sans exception.

Lysistrata est sans doute l’un des albums à la fois les moins réalistes et les plus politiques de Ralf König. Quand il reviendra une décennie plus tard à l’adaptation de classiques avec son Iago, il fera des choix totalement différents. Mais l’Antiquité grecque sera de nouveau la cible de ses flèches acérées, comme nous le verrons dans quelques semaines lors de la sortie de son nouvel album.


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